
«Comment a-t-elle pu se faufiler, me demandais-je avec stupeur, parmi ces hommes en frac et ces femmes en toilette du soir?» Et puis autour d'elle, sur d'autres clichés, ces avenues majestueuses, ces colonnades, ces vues méditerranéennes. Sa présence était anachronique, déplacée, inexplicable. Dans ce passé familial, elle avait l'air d'une intruse avec son accoutrement que seules affichaient de nos jours les femmes qui, en hiver, déblayaient les amas de neige sur les routes…
Je n'avais pas entendu ma grand-mère entrer. Elle posa sa main sur mon épaule. Je sursautai, puis en montrant la photo, je lui demandai:
– Qui c'est, cette femme?
Un bref éclair d'affolement passa dans les yeux immanquablement calmes de ma grand-mère. D'une voix presque nonchalante, elle répondit par une question:
– Quelle femme?
Nous nous tûmes tous les deux en tendant l'oreille. Un frôlement bizarre remplissait la pièce. Ma grand-mère se retourna et s'écria avec joie, me sembla-t-il:
– Une tête-de-mort! Regarde, une tête-de-mort!
Je vis un grand papillon brun, un sphinx crépusculaire qui vibrait, s'efforçant de pénétrer dans la profondeur trompeuse du miroir. Je me précipitai sur lui, la main tendue, en pressentant déjà sous la paume le chatouillement de ses ailes veloutées… C'est là que je me rendis compte de la taille inhabituelle de ce papillon. Je m'approchai et je ne pus retenir un cri:
– Mais ils sont deux! Ce sont des siamois!
En effet, les deux papillons semblaient attachés l'un à l'autre. Et leurs corps étaient animés de palpitations fébriles. À ma surprise, ce double sphinx ne me prêtait aucune attention et n'essayait pas de se sauver. Avant de l'attraper, j'eus le temps d'apercevoir les taches blanches sur son dos, la fameuse tête de mort.
