
Nous savions déjà que ce vieillard, notre arrière-grand-père, avait vingt-six ans de plus qu'Albertine. «C'est comme s'il se mariait avec sa propre fille!» me disait ma sœur, offusquée. Cette union nous paraissait ambiguë, malsaine. Tous nos livres de textes, à l'école, abondaient en histoires relatant des mariages entre une jeune fille sans dot et un vieillard riche, avare et friand de jeunesse. À tel point que toute autre alliance conjugale, dans la société bourgeoise, nous semblait impossible. Nous nous efforcions de déceler sous les traits de Norbert quelque malignité vicieuse, une grimace de satisfaction mal dissimulée. Mais son visage restait simple et franc comme celui des intrépides explorateurs sur les illustrations de nos livres de Jules Verne. Et puis ce vieillard à longue barbe blanche n'avait à l'époque que quarante-huit ans…
Quant à Albertine, victime prétendue des mœurs bourgeoises, elle se retrouverait bientôt sur le bord glissant d'une tombe ouverte où s'envoleraient déjà les premières pelletées de terre. Elle se débattrait avec une telle violence entre les mains qui la retiendraient, pousserait des cris si déchirants que même l'attroupement funèbre des Russes, dans ce cimetière d'une lointaine ville sibérienne, en serait abasourdi. Habitués à l'éclat tragique des funérailles dans leur patrie, aux larmes torrentueuses et aux lamentations pathétiques, ces gens resteraient médusés devant la beauté torturée de cette jeune Française. Elle s'agiterait au-dessus de la tombe en criant dans sa langue sonore: «Jetez-moi aussi! Jetez-moi!»
