
Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à cette voix corruptrice, et maintenant qu’elle avait fait le sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payée de ce sacrifice par une infidélité d’autant plus humiliante qu’elle avait pour cause une femme bien inférieure à celle qui avait d’abord cru être aimée.
Ainsi, Madame eût-elle été l’instigatrice de la vengeance, Madame eût eu raison.
Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel sujet avait le roi de lui en vouloir?
Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l’essor de quelques langues provinciales? devait-elle, par un excès de zèle mal entendu, réprimer, au risque de l’envenimer, l’impertinence de ces trois petites filles?
Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensibles à l’orgueil du roi; mais, quand il avait bien repassé tous ces griefs dans son esprit, Louis XIV s’étonnait, réflexions faites, c’est-à-dire après la plaie pansée, de sentir d’autres douleurs sourdes, insupportables, inconnues.
Et voilà ce qu’il n’osait s’avouer à lui-même, c’est que ces lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.
Et, en effet, il faut bien que l’historien l’avoue aux lecteurs, comme le roi se l’avouait à lui-même: il s’était laissé chatouiller le cœur par cette naïve déclaration de La Vallière; il avait cru à l’amour pur, à de l’amour pour l’homme, à de l’amour dépouillé de tout intérêt; et son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu’il ne le supposait, avait bondi au-devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par ses aspirations.
La chose la moins ordinaire dans l’histoire si complexe de l’amour, c’est la double inoculation de l’amour dans deux cœurs: pas plus de simultanéité que d’égalité; l’un aime presque toujours avant l’autre, comme l’un finit presque toujours d’aimer après l’autre. Aussi le courant électrique s’établit-il en raison de l’intensité de la première passion qui s’allume. Plus Mlle de La Vallière avait montré d’amour, plus le roi en avait ressenti.
