Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace.


– Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à mes pieds, je serais adoré par les femmes.


Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l’amour par le plaisir?


Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être! L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de l’humanité tout entière n’est qu’un long cri.


Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes.


Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais.


Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme.


Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné.


Oh! malheureux!… Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à toutes le crime de l’une d’elles?



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