
Terminait-il d'écrire le scénario du Chat, le film grave et fort de Granier-Deferre qui allait devenir beaucoup plus tard un classique? Aussitôt il se mettait à fignoler les dialogues frivoles d'un épisode d'Angélique, Marquise des Anges en mettant dans la bouche de Michèle Mercier des passages entiers des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle! Le mélange des genres? Non, seulement l'expression de son ironie, de ses fringales multiples et d'une liberté affolante que ses contemporains ont si mal saisie. Peu d'hommes ont, je crois, flirté d'aussi près avec la totalité de leurs aspirations, de leurs contradictions, et pris le risque d'exister avec une telle insolence!
Alors, quand il s'est éteint le 30 juillet 1980, à quarante-six ans, il avait peut-être vécu plusieurs destinées, écrit plus de cent films, publié six livres rares, usé quatre-vingt-sept voitures et laissé plusieurs millions de dettes fiscales, je m'en fichais pas mal. Je me suis surtout senti très seul, horriblement seul, devant sa croix.
Finis les rires, les sublimes mensonges qui prêtaient à la réalité la fantaisie qui lui faisait défaut! Les coups de feu qu'on tirait par les fenêtres le samedi soir! Terminées les équipées dans des maisons très closes où de vieilles et tendres putains me parlaient avec ferveur des chagrins des hommes et de la beauté des rêves des femmes! Je venais de perdre la seule grande personne qui eût mon âge, le seul adulte qui fût disposé à croire en toutes mes folies. L'univers me semblait soudain peuplé d'empaillés, d'automates ennemis des belles imprudences. L'enchanteur me laissait seul, cerné par un réel soumis aux lois du raisonnable, avec pour tout héritage cinquante-deux paires de chaussures trop grandes. À quinze ans, je n'avais pas atteint sa taille, et mes pieds en retard ne me permettaient pas encore de marcher sur ses traces.
