
Assise devant une grande table sur laquelle était étalé un grand dessin de rinceaux pour une frise sculptée, Guillemette travaillait à reproduire ces rinceaux avec son aiguille et des fils de nuances diverses, sur une toile destinée à quelque somptueuse crédence. Elle leva la tête à la brusque entrée de la servante, comprenant à son allure que celle-ci devait avoir sur la langue quelque nouvelle la démangeant fortement.
[Illustration: Martinotte.]
— Eh bien, Martinotte, dit-elle malicieusement, que rapportez-vous du marché? Beurre frais, très cher, choux et poireaux, seulement pas encore de cerises, n'est-ce pas?
— Attendez deux mois pour les cerises, si elles osent mûrir avec ces Anglais de malédiction, qui sont par les champs! Aujourd'hui vous l'avez dit, le beurre est encore augmenté… Mais vous ne savez pas autre chose?
— Non, quoi donc?
— Un malheur! Votre père vous le dira en détail quand il va venir, moi je peux seulement vous le dire en gros…
— Quel malheur? fit Guillemette épouvantée en jetant ses aiguilles.
— Un malheur arrivé au pauvre Jehan l'ymagier, au portail Saint-Corneille… Jehan des Torgnoles, le pauvre garçon qui était toujours si tant plein de gaîté… plutôt trop même… C'est bien fini!…
— Ah, mon Dieu! il est tombé du portail… il s'est tué?…
— Non, il n'est pas tombé, non, il ne s'est pas tué, vu qu'il était encore bien portant il y a cinq minutes quand j'ai quitté le marché, mais il n'en vaut guère mieux…
— Comment? Pourquoi?
— Est-ce que je sais, moi! Je me tue à vous expliquer que je n'y ai rien compris, vu que j'étais un peu loin, mais tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est condamné et qu'il est à cette heure au fin fond des prisons de l'Abbaye…
