[Illustration: Les bourgeois guettent avec inquiétude.]

— Oui, maître Bonvarlet, dit tout haut Jehan des Torgnoles en posant le pied par distraction au milieu d'une flaque, j'apprends à compter, maître Bonvarlet!… ou plutôt non je ne peux plus, comme je n'ai plus même la monnaie d'un écu dans mon escarcelle, ni même d'escarcelle, je ne saurai bientôt plus si un et un font deux ou zéro seulement!… ah, maître Bonvarlet!

Jehan soupira.

— Que me disait-il encore?… Ah oui, «fuis la gaîté, crains, redoute, fuis la gaîté, mon ami Jehan. Je n'en dirais pas autant à tout le monde, chacun n'a pas comme toi une âme disposée à faire explosion à toute minute en rires et en chansons! Non, mais toi, je te connais, je sais que ta gaîté naturelle te joue de vilains tours et je te dis de prendre garde! Quand tu te sentiras l'âme en fête, que des chansons te reviendront aux lèvres, force ton esprit à penser à des choses tristes, broie du noir si tu peux, mon ami, tu t'en trouveras bien!»

Jehan donna un coup de bâton dans un buisson d'orties.

— Je m'en trouverai bien? cria-t-il, non, maître Bonvarlet, non! Je pense à de tristes choses, à des choses douloureuses… aïe, à mon estomac qui crie la faim, par exemple… Je pense à cette chose vraiment lamentable qu'est l'appétit… et je ne m'en trouve pas bien. Je broie du noir toute la journée et je m'en trouve mal, très mal, horriblement mal!

[Illustration: Rêves douloureux.]

Où est-elle ma gaîté naturelle? Ce digne maître Bonvarlet, en me parlant de ma gaîté naturelle, prenait des mitaines pour me faire entendre que je devais fuir les hôtelleries, les compagnons rubiconds et joyeux, les tables trop



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