
Tom se dit qu’après tout l’existence n’était pas si mauvaise. Il avait découvert à son insu l’une des grandes lois qui font agir les hommes, à savoir qu’il suffit de leur faire croire qu’une chose est difficile à obtenir pour allumer leur convoitise. Si Tom avait été un philosophe aussi grand et aussi profond que l’auteur de ce livre, il aurait compris une fois pour toutes que travailler c’est faire tout ce qui nous est imposé, et s’amuser exactement l’inverse. Que vous fabriquiez des fleurs artificielles ou que vous soyez rivé à la chaîne, on dira que vous travaillez. Mais jouez aux quilles ou escaladez le mont Blanc, on dira que vous vous amusez. Il y a en Angleterre des messieurs fort riches qui conduisent chaque jour des diligences attelées à quatre chevaux parce que ce privilège leur coûte les yeux de la tête, mais si jamais on leur offrait de les rétribuer, ils considéreraient qu’on veut les faire travailler et ils démissionneraient.
Tom réfléchit un instant aux changements substantiels qui venaient de s’opérer dans son existence, puis il se dirigea vers la maison dans l’intention de rendre compte de son travail à tante Polly.
CHAPITRE III
Tom se présenta devant tante Polly, assise auprès de la fenêtre d’une pièce agréable, située sur le derrière de la maison et qui servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de bibliothèque. Les parfums de l’été, le calme reposant, le bourdonnement berceur des abeilles avaient accompli leur œuvre et la vieille dame dodelinait de la tête sur son tricot, car elle n’avait pas d’autre compagnon que le chat endormi sur ses genoux. Par mesure de prudence, les branches de ses lunettes étaient piquées dans sa chevelure grise. Persuadée que Tom avait abandonné sa tâche depuis longtemps, elle s’étonna de son air intrépide et de son audace.
