Dès lors, tout s'expliquait. S'il vivait ici depuis quarante ans, c'était par dégoût du monde. Et s'il venait chez moi pour se taire, c'était pour tenter, à l'approche de la mort, une communication d'un genre nouveau.

Je résolus de me taire aussi.

C'était la première fois de ma vie que je me taisais en tête à tête avec quelqu'un. Pour être plus exact, je l'avais déjà fait avec Juliette: c'était d'ailleurs le mode le plus fréquent de notre échange qui avait eu le temps, depuis nos six ans, de dépasser le langage. Mais je ne pouvais pas en espérer autant avec monsieur Bernardin.

Pourtant, au début, j'entrai dans son silence avec confiance. Cela paraissait facile. Il suffisait de ne plus remuer les lèvres, de ne plus chercher la phrase à dire. Hélas, tous les mutismes ne se ressemblent pas: celui de Juliette était un univers feutré, riche de promesses et peuplé d'animaux mythologiques, quand celui du docteur crispait dès le vestibule et ne laissait de l'être humain qu'une matière indigente.

J'essayai de tenir encore, comme un plongeur tente de prolonger une apnée. C'était un séjour terrible que le silence de notre voisin. Mes mains devenaient moites et ma langue sèche.

Le pire, c'est que notre hôte semblait incommodé par ma tentative. Il finit par me regarder d'un air outré, comme pour signifier: «Vous êtes bien grossier de ne pas me faire la conversation!»

Je rendis les armes. Mes lèvres pusillanimes se mirent en mouvement pour produire du bruit – n'importe quel bruit. A ma grande surprise, ce fut:

– Ma femme se homme Juliette et moi Emile.



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