— Alors, venez ici !

Baley hésita un peu, mais finit par s’exécuter. Il trouva un peu indécent d’exposer ainsi une pièce privée aux regards du monde extérieur. Décidément, il y avait des moments où le commissaire poussait par trop loin sa passion bien connue de l’époque médiévale : c’en devenait stupide !… C’était tout comme ses lunettes… Ah ! mais oui ! Voilà ce qui lui changeait le visage ! C’était cela qui lui donnait l’air anormal !

— Excusez-moi, monsieur le commissaire, dit-il. Mais il me semble que vous portez de nouvelles lunettes, n’est-ce pas ?

Le commissaire, légèrement surpris, le dévisagea un instant sans répondre ; puis il ôta ses lunettes, les examina, et regarda de nouveau Baley. Sans ses verres, sa figure semblait encore plus ronde et son menton un peu plus massif. Et, du coup, son regard devenait plus vague, car il ne parvenait plus à distinguer nettement les objets.

Il remit ses verres sur son nez et, d’un ton très agacé, il répondit enfin :

— Oui, j’ai cassé les autres il y a trois jours ; et avec tout ce que j’ai sur les bras, je n’ai pu les remplacer que ce matin. Je dois vous dire, Lije, que ces trois dernières journées ont été infernales.

— A cause des lunettes ?

— Et d’autres choses aussi… J’en prends l’habitude !

Il se tourna vers la fenêtre, et Baley, l’imitant, ne put cacher son étonnement à la vue de la pluie qui tombait du ciel. Il demeura un long moment immobile à la contempler, tandis que le commissaire l’observait avec une sorte de fierté, comme s’il avait lui-même créé le phénomène auquel il lui donnait le privilège d’assister.

— C’est la troisième fois, ce mois-ci, que j’ai pu voir tomber la pluie, dit Enderby. C’est très remarquable, n’est-ce pas ?

Malgré lui, Baley dut s’avouer que c’était impressionnant. Au cours de ses quarante-deux années d’existence, il avait rarement vu pleuvoir, ou contemplé la nature, dans ses diverses manifestations.



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