
- Borodine, c'est un grand homme d'affaires. Extrêmement travailleur, brave, audacieux à l'occasion, très simple, possédé par son action...
- Un grand homme d'affaires ?
- Un homme qui a besoin de penser de chaque chose : « Peut-elle être utilisée par moi, et comment ? » Borodine, c'est cela. Tous les bolcheviks de sa génération ont été marqués par leur lutte contre les anarchistes : tous pensent qu'il faut d'abord être un homme préoccupé par le réel, par les difficultés de l'exercice du pouvoir. Et puis, il y a en lui le souvenir d'une adolescence de jeune Juif occupé à lire Marx dans une petite ville lettone avec le mépris autour de lui et la Sibérie en perspective...
Les cigales, les cigales.
- Quand pensez-vous avoir les renseignements auxquels vous faisiez allusion tout à l'heure ?
- Dans quelques minutes : nous allons dîner chez le président de la section de Cholon, qui est propriétaire d'une fumerie-restaurant comme celle-ci.
Nous passons, en effet, devant des restaurants ornés de caractères énormes et de miroirs, dans une atmosphère où la vie n'est plus que lumière et bruits ; profusion de réflecteurs, de glaces, de globes et d'ampoules, bruit de mah-jong, phonographes, cris des chanteuses, flûtes aiguës, cymbales, gongs...
Voici des lumières de plus en plus serrées. Le chauffeur change de vitesse et s'énerve, faisant marcher sans arrêt son klaxon pour pouvoir avancer à travers une foule de toile blanche plus dense que celle de nos boulevards ; ouvriers, Chinois pauvres de toutes professions se promènent en mangeant des confiseries et des fruits, se dérangeant à peine pour laisser passer les autos qui jappent et grincent tandis que les chauffeurs annamites crient des injures. Ici, plus rien n'est français.
L'auto s'arrête devant un restaurant-fumerie, non pas bordé de grossiers balcons de fer comme ceux que nous venons de voir, mais moins colonial, à l'aspect de petit hôtel particulier.
