– Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche que vous faites, et vous avez raison.


Le sang monta au visage du duc François.


– Et à qui ce reproche? dit-il.


– Mais, à moi, probablement, monseigneur.


– Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, à vous qu'il ne connaît pas?


– Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.


– Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui! dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et, Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir.


– Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince d'Orange… Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards.



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