
Alix de Pontalcin refusa obstinément de donner une réalité à l’union à laquelle elle avait pourtant consenti. En vain M. de Montragoux la pressait de devenir sa femme; elle résistait aux prières, aux larmes, aux objurgations, se refusait aux caresses les plus légères de son époux et courait s’en fermer dans le cabinet des princesses infortunées, où elle demeurait seule et farouche des nuits entières. On ne sut jamais la cause d’une résistance si contraire aux lois divines et humaines; on l’attribua à ce que M. de Montragoux avait la barbe bleue, mais ce que nous avons dit tout à l’heure de cette barbe rend une telle supposition peu vraisemblable. Au reste, c’est un sujet sur lequel il est difficile de raisonner. Le pauvre mari endurait les souffrances les plus cruelles. Pour les oublier, il chassait avec rage, crevant chiens, chevaux et piqueurs. Mais, quand il rentrait harassé, fourbu dans son château, il suffisait de la vue de mademoiselle de Pontalcin pour réveiller à la fois ses forces et ses tourments. Enfin, n’y pouvant tenir, il demanda à Rome l’annulation d’un mariage qui n’était qu’un leurre, et l’obtint selon le droit canon et moyennant un beau présent au Saint-Père. Si M. de Montragoux congédia mademoiselle de Pontalcin avec les marques de respect qu’on doit à une femme et sans lui casser sa canne sur le dos, c’est qu’il avait l’âme forte, le cœur grand et qu’il était maître de lui comme des Guillettes. Mais il jura que rien de femelle n’entrerait désormais dans ses appartements. Heureux s’il avait jusqu’au bout tenu son serment!
III
Quelques années s’étaient passées depuis que M. de Montragoux avait congédié sa sixième femme, et l’on ne gardait plus, dans la contrée, qu’un souvenir confus des calamités domestiques qui avaient fondu sur la maison de ce bon seigneur. On ne savait ce que ses femmes étaient devenues, et l’on en faisait le soir, au village, des contes à faire dresser les cheveux sur la tête; les uns y croyaient et les autres non.