
Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos, un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le complimenté.
Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une voix qui semblait moins calme que d'habitude: «Suis-je donc trop vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
– Non.
– Trop jeune?
– Pas davantage.
– Tu trouves que j'ai tort?
– Peut-être!
– Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour me rendre heureux.
– Je le sais.
– Eh bien?…
– C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être! S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est pire!
– Je ne serai donc jamais heureux?…
– Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
– Le malheur ne peut m'atteindre!
– Tant pis, car alors tu es incurable!
– Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait vœu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte!
– Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»
Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des autres.
