
Le Père des hommes et des dieux, avec un sourire et ce visage qui rassérène le ciel orageux, effleura d’un baiser les lèvres de sa fille et lui répondit: «Rassure-toi, Cythérée. La destinée de tes Troyens reste immuable. Tu verras la ville et les murs promis de Lavinium, et tu emporteras dans l’espace jusqu’aux astres du ciel le magnanime Énée. Rien ne m’a fait changer. Je veux bien, puisque cette inquiétude te ronge, dérouler sous tes yeux toute la succession des secrets du destin: ton Énée soutiendra en Italie une terrible guerre; il domptera des peuples farouches et donnera à ses hommes des lois et des remparts, jusqu’au moment où le troisième été l’aura vu régner au Latium et où le troisième hiver aura passé sur la soumission des Rutules. Mais l’enfant qui porte aujourd’hui le surnom d’Iule (il s’appelait Ilus tant que la fortune d’Ilion fut debout et son royaume), Ascagne, remplira de son règne le long déroulement des mois durant trente années, et, de Lavinium, il transférera le siège de sa royauté derrière les remparts d’une ville nouvelle, la puissante Albe la Longue. Là, pendant trois siècles pleins, régnera la race d’Hector, jusqu’au jour où une prêtresse de la famille royale, Ilia, grosse des œuvres de Mars, enfantera des jumeaux. Romulus, gorgé de lait à l’ombre fauve de sa nourrice la louve, continuera la race d’Énée, fondera la ville de Mars et nommera les Romains de son nom. Je n’assigne de borne ni à leur puissance ni à leur durée: je leur ai donné un empire sans fin. Mieux encore: l’âpre Junon, qui fatigue aujourd’hui de sa crainte et la mer et la terre et le ciel, reviendra à des sentiments meilleurs et protégera comme moi, le peuple qui portera la toge, les Romains maîtres du monde. Telle est ma volonté. Un jour, dans la suite des âges, la maison d’Assaracus pressera du joug de la servitude Phtie et la fameuse Mycènes et dominera sur Argos vaincue.
