Fuyant Paris, Tokyo, New York et toutes les villes où le génie humain se concentre, se confronte et s'avilit, Horace résolut de se replier dans une province où sa médiocrité lui vaudrait un rang qu'il dédaignerait jusqu'à l'écœurement. N'étant pas parvenu à s'inventer le destin signalé que la vie était censée lui réserver, n'étant ni Mozart ni coupable d'une page d'Histoire, il ambitionna de n'être rien, rien qu'un bourgeois d'envergure départementale, un répéteur de bons mots, rubicond de vinasse, hilare à souhait, apte à remplacer ses envies par de molles habitudes. Cet ex-agité forma donc le projet d'éradiquer ses appétits, de devenir moindre après avoir été éminent, de fausser le ressort qui l'avait toujours singularisé. Ah n'être qu'une nullité en action ! Chacun place son idéal là où il peut. Au rebours de tous, Horace se mit à nourrir des espérances d'éteignoir. À ses yeux, un raté n'était pas un loquedu à trogne rouge mais un individu hors série nommé président d'une affaire sinistre ou le récipiendaire immodeste d'une Légion d'honneur usurpée ; et il se voyait bien finir en gloire de sous-préfecture, en canaille honnête, empesé d'importance, figurant parmi la claque des élus du cru. Ah fréquenter des écharpes tricolores, trinquer avec des élites de parade ! Prospérer parmi les obséquieux ! Avancer à reculons !

Dans sa frénésie de renonciation, Horace poussa le plaisir jusqu'à s'interdire de penser par lui-même ; il aurait désormais les a priori obtus d'un milieu - peu lui importait lequel, - les goûts timorés de son épouse, les convictions de ceux qui n'en ont pas, sans oublier les indignations provisoires qui jonchent la presse. Être enfin prévisible ! Sans saveur aucune ! Se reposer dans la petitesse, en compagnie de rampants aisés, entouré d'une clique de résignés, corrupteurs de toute pureté.



4 из 145