
On était ici aux antipodes de Tokyo où le passé, tout ce qui en subsistait, était préservé avec un soin inquiet. Là-bas, l’histoire était devenue une valeur, une denrée rare, gérée par le gouvernement et préservée par l’État ou les fondations privées. Ici, on aurait dit qu’elle composait la trame même des objets, comme si la cité n’avait formé qu’une unique concrétion de brique et de pierre, aux innombrables strates de messages et de sens, empilées au fil des siècles, génération après génération, selon le code aujourd’hui quasiment illisible de l’ADN du Négoce et de l’Empire.
— Regrette que Swain n’ait pu se déplacer en personne, dit l’homme qui se nommait Pétale.
Kumiko était moins gênée par son accent que par sa manière de construire les phrases ; elle avait d’abord pris cette excuse pour un ordre. Elle avait même pensé appeler le fantôme puis en avait rejeté l’idée.
Elle se lança :
— Swain ? M. Swain est mon hôte ?
Les yeux de Pétale la scrutèrent dans le rétroviseur.
— Roger Swain. Votre père ne vous a rien dit ?
— Non.
— Ah. (Il hocha la tête.) M. Kanaka est attentif à la sécurité dans ce genre d’affaires, cela se comprend… Un homme de cette stature, et tout ça… (Il poussa un gros soupir.) Désolé pour le chauffage. Au garage, ils étaient censés avoir fait le nécessaire…
— Êtes-vous l’un des secrétaires de M. Swain ? (S’adressant aux plis de chair boudinée débordant du col de l’épais manteau sombre.)
— Son secrétaire ? (Il parut considérer la question.) Non, hasarda-t-il en fin de compte. On ne peut pas dire ça.
Il leur fit contourner un rond-point, passant devant les stores métalliques luisants et la cohue vespérale qui encombrait les trottoirs.
