
– Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes papiers.
– Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence. Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne pouvait pas placer un mot.
– Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle Bergeret, et une verve intarissable.
– Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli garçon.
– On le disait.
– Il me semble qu'il t'aimait bien.
– Je ne crois pas.
– Il s'occupait de toi.
– C'est autre chose.
– Et puis tout d'un coup il a disparu.
– Oui.
– Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
– Non… Allons-nous-en, Lucien.
– Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.
Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la vie, comme au sortir d'une longue solitude.
V
M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un service.
Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les toits d'ardoise fine du château qu'habitait M.
