
– Si monsieur veut se servir?…
Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère, une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait pas,
– Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose excellente.
Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table, jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté, d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne la bienfaisance. Il lui avait dit:
– Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je suis le bon riche.
Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait. Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.
Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de douceur et de reproche, qui disaient:
– Maître, pourquoi me tentes-tu?
Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière, contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M. Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.
