Et nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement. Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.

– C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras davantage à celle de Pauline.

– Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à fleurs.

Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:

– Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.



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