
Ce mouton, ardemment désiré, était donc une brebis, et elle était probablement des plus laides, car elle avait coûté trois livres. Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. Certes, j'avais eu sous les yeux bien des objets de comparaison depuis que j'existais; mais je n'avais jamais songé à examiner le bétail des autres, et mon mouton me plut tant, que je m'imaginai avoir le plus bel animal de la terre. Sa figure me revint tout de suite. Il me sembla qu'il me regardait avec amitié, et, quand il vint manger dans ma petite main les feuilles et le déchet des légumes que j'avais gardés pour lui, j'eus bien de la peine à me retenir de crier de joie.
– Ah! mon oncle, dis-je, frappée d'une idée qui ne m'était pas encore venue, voilà bien un beau mouton, mais nous n'avons pas de bergerie pour le mettre!
– Nous lui en ferons une demain, répondit-il; en attendant, il couchera là dans un coin de la chambre. Il n'a pas grand'faim ce soir, il a marché et il est las. Au petit jour, tu le mèneras au chemin d'en bas, où il y a de l'herbe, et il mangera son saoul.
Attendre au lendemain pour faire manger Rosette (je l'avais déjà baptisée) me parut bien long. J'obtins la permission d'aller avant la nuit faire de la feuille le long des haies. Je passais dans mes mains les branches d'ormille et de noisetier sauvage, et je remplissais mon tablier de feuilles vertes. La nuit vint et je me mis les mains en sang dans les épines; mais je ne sentais rien et je n'avais peur de rien, quoique je ne me fusse jamais trouvé seule si tard après le soleil couché.
Quand je rentrai, tout le monde dormait chez nous, malgré les bêlements de Rosette, qui sans doute s'ennuyait d'être seule et regrettait ses anciennes camarades. Elle se trouvait étrange, comme on disait chez nous, c'est-à-dire dépaysée. Elle ne voulut pas manger, ni boire. J'en eus beaucoup d'inquiétude et de chagrin. Le lendemain, elle parut très contente de sortir et de manger l'herbe fraîche. Je voulais que mon grand-oncle lui fît vitement un abri où elle pût dormir sur de la litière, et je me hâtai, aussitôt après la messe, d'aller couper de la fougère sur le communal. Comme chacun en faisait autant, il n'y en avait guère; heureusement il n'en fallait pas beaucoup pour un seul mouton.
