Ce ne sera pas Marengo, ni Austerlitz, ni Iéna, ni Friedland, ni Wagram.

Il le devine.

- Nous gagnerons la bataille, dit-il les dents serrées. Les Russes seront écrasés, mais ce ne sera pas une affaire finie.

Il est sombre alors que la journée s'avance. On a tiré une centaine de milliers de coups de canon. Et les Russes résistent toujours.

Les aides de camp de Murat et de Ney répètent avec insistance la demande des maréchaux : il faut faire donner la Garde. Elle brisera le front des Russes, qui s'enfuiront. Puis ce sont les généraux qui harcèlent Napoléon. La Garde ! La Garde !

Il ne tourne même pas la tête.

- Je m'en garderai bien, je ne veux pas la faire démolir dit-il. Je suis sûr de gagner la bataille sans qu'elle y prenne part.

Ils insistent. Que savent-ils de l'ensemble des choses ? Ils voient la bataille au bout de leur sabre. Moi, je dois saisir l'ensemble.

- Et s'il y a une autre bataille demain, avec quoi la livrerai-je ? dit-il.

Est-ce qu'ils savent que, comme je l'avais craint, la cavalerie russe et les cosaques d'Ouvarov et de Platov ont effectué une diversion sur nos arrières, attaqué les bagages de la division qui a donné l'assaut à Borodino ?

Puis-je prendre le risque d'être tourné, enveloppé ?

Il faut vaincre sans la Garde.

Mais la Grande Redoute résiste. Il aperçoit les canons français qui, installés sur les Trois-Flèches enfin conquises, bombardent la Grande Redoute qui ne cède pas.

Le maréchal Lefebvre, près de lui, de son propre chef, donne l'ordre à la Garde d'avancer.

Un instant, il se laisse aller.

- Avancez, foutus couillons ! crie-t-il.

Puis, aussitôt, il arrête le mouvement.

On gagne une bataille la tête froide, en ne cédant pas à une impulsion.

La Grande Redoute tombe enfin.



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