
Les pneus s'enfonçaient dans le sol, soulevant un nuage de poussière comme en plein désert. Elizabeth a éteint l'autoradio. Du coin de l'œil, j'ai remarqué qu'elle était en train d'étudier mon profil. Je me suis demandé ce qu'elle voyait, et mon cœur s'est mis à palpiter. Sur notre droite, deux daims grignotaient des feuilles. Ils se sont arrêtés, nous ont regardés et, constatant qu'on ne leur voulait pas de mal, ont repris leur mastication. Je continuais à rouler quand soudain le lac a surgi devant nous. Le soleil agonisant striait le ciel d'orange et de violet. Les cimes des arbres semblaient être en feu.
— Je n'en reviens pas qu'on remette ça tous les ans, ai-je dit.
— C'est toi qui as commencé.
— Ouais, quand j'avais douze ans.
Elizabeth a esquissé un sourire. Elle souriait rarement, mais quand ça lui arrivait, waouh, je le prenais en plein cœur.
— C'est romantique, a-t-elle déclaré.
— Débile, oui.
— J'aime les choses romantiques.
— Tu aimes les choses débiles.
— Chaque fois qu'on vient ici, tu t'envoies en l'air.
— On m'appelle M. Fleur bleue.
Elle a ri et m'a pris la main.
— Allez, venez, monsieur Fleur bleue, le jour tombe.
Le lac Charmaine. C'est mon grand-père qui avait trouvé ce nom-là, au grand dam de ma grand-mère. Elle aurait aimé qu'il lui donne son nom à elle. Elle s'appelait Bertha. Le lac Bertha. Grand-père ne voulait pas en entendre parler. Deux points pour grand-père.
Il y a cinquante ans et des poussières, le lac Charmaine avait abrité une colo pour gosses de riches. Le propriétaire avait fait faillite, et grand-père avait racheté le plan d'eau et le terrain environnant pour une bouchée de pain.
