Devais-je aller de mathelle en mathelle afin de délivrer mes « frères » et « sœurs » de la chaîne d’erreurs qu’ils maillent depuis maintenant cinq siècles ? (Je ne sais pas, et je ne saurai sans doute jamais, si cinq siècles d’ici équivalent à cinq siècles d’Ester.) Devais-je brandir les écrits du moncle Artien comme un flambeau afin d’écarter les ténèbres dans lesquelles s’égarent les descendants de l’Estérion ? J’ai finalement décidé d’attendre le moment propice : la lumière risquait de blesser cruellement ceux qui sont restés dans la nuit trop longtemps.

Est-ce là la vraie raison, Lahiva filia Sgen ? Ne te faudrait-il pas ici confesser qu’être la seule détentrice du secret de nos origines te donne un sentiment de supériorité, un vertige, une ivresse que tu refuses de dissiper par le partage ? Ton lecteur (ta lectrice) aura tôt fait de s’apercevoir que tu n’es guère partageuse…

Le témoignage du moncle Artien m’a en tout cas poussée à rédiger mon propre journal, à relater notre histoire à ma façon. Autant j’ai maudit les djemales de nous avoir, mes condisciples et moi, enfermés durant des heures pour nous enseigner les rigueurs de la lecture et de l’écriture, autant je bénis aujourd’hui leur intransigeance : grâce à ces femmes engagées sur le sentier de Qval Djema, le quatrième, la voie de la connaissance ou le chemin de l’eau bouillante, je suis en mesure de poursuivre, avec mes modestes moyens, l’œuvre de ce religieux légendaire qui a lui-même donné son nom à un sentier, le sixième, le chemin de l’humanité reconquise.

Ayant choisi cet « enfant de l’éprouvette » pour maître, je m’efforcerai d’être sa digne disciple, d’avoir comme lui « des événements une vision pénétrante, filtrée par ces tamis très fins que sont la mémoire cellulaire et le subconscient… » Je n’accéderai sans doute jamais à la qualité de son style, à la caresse ensorcelante de sa « danse de la plume sur le papier », je marcherai seulement sur ses traces en espérant recueillir un peu de sa grâce, un peu de sa manne, comme ces yonkins tout juste sevrés qui se tiennent entre les pattes de leur mère, dans l’attente des offrandes d’une herbe qu’elles recrachent à leur intention après l’avoir prémâchée.



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