William Shakespeare


Othello ou le Maure de Venise

Traduction de M. Guizot

Notice sur Othello

«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et les preuves de prudence et d’habileté qu’il avait données à la guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république… Il advint qu’une vertueuse dame d’une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s’éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles sentiments de la dame, s’enflamma également pour elle. L’amour leur fut si favorable qu’ils s’unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour qu’elle prît un autre époux. Tant qu’ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que jamais il n’y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne fût d’amour. Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu’ils tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes qu’ils y envoyaient. Celui-ci, bien que fort content de l’honneur qui lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage… Disdémona, voyant le More troublé, s’en affligeait, et, n’en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas: – Cher More, pourquoi, après l’honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous si triste? – Ce qui trouble ma joie, répondit le More, c’est l’amour que je te porte; car je vois qu’il faut que je t’emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. Le premier parti m’est douloureux, car toutes les fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de tourment; le second m’est insupportable, car me séparer de toi, c’est me séparer de ma vie.



1 из 113