
Qu’on appelle l’un après l’autre tous les personnages de la tragédie, depuis ses héros jusqu’aux moins considérables, Desdémona, Cassio, Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues, et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la personnalité. Cassio n’est point là simplement pour devenir l’objet de la jalousie d’Othello, et comme une nécessité du drame, il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de là découle naturellement l’influence qu’il exerce sur ce qui arrive. Émilia n’est point une suivante employée par le poëte comme instrument soit du nœud, soit de la découverte des perfidies qui amènent la catastrophe; elle est la femme de Jago qu’elle n’aime point, et à qui cependant elle obéit parce qu’elle le craint, et quoiqu’elle s’en méfie; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque chose de l’immoralité de son esprit; rien n’est pur dans ses pensées ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa maîtresse; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu’elle joue dans l’action. Oubliez les événements, sortez du drame; tous ces personnages demeureront réels, animés, distincts; ils sont vivants par eux-mêmes, leur existence ne s’évanouira point avec leur situation. C’est en eux que s’est déployé le pouvoir créateur du poëte, et les faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de monter.
Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, était devenue Othello, de même, entre les mains de Voltaire, Othello est devenu Zaïre. Je ne veux point comparer.
