De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. Le plus grave de tous, c’est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à l’amour l’homme tout entier, et rétrécit le champ de la poésie en même temps qu’elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu’un exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous pressentir.


Le sénat de Venise vient d’assurer à Othello la tranquille possession de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu’il parte, qu’il s’embarque pour Chypre, qu’il s’occupe de l’expédition qui lui est confiée: «Viens, dit-il à Desdémona, je n’ai à passer avec toi qu’une heure d’amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir à la nécessité.»


Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément le contraire de ce que dit Othello:


Je vais donner une heure aux soins de mon empire


Et le reste du jour sera tout à Zaïre.


Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l’heure, parlait de conquêtes et de guerre, s’inquiétait du sort des Musulmans et tançait la mollesse de ses voisins, le voilà qui n’est plus ni sultan ni guerrier; il oublie tout, il n’est plus qu’amoureux. À coup sûr Othello n’est pas moins passionné qu’Orosmane, et sa passion ne sera ni moins crédule ni moins violente; mais il n’abdique pas, en un instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future.



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