
Enfin j’ai aperçu les murailles du Castellaras de la Tour, notre demeure depuis qu’il y a, sur cette terre, des Thorenc.
PREMIÈRE PARTIE
1.
Je me suis arrêté au milieu du pont et j’ai fermé les yeux.
J’ai entendu l’eau du torrent. Elle coulait vers moi depuis ma petite enfance. Un instant, j’ai imaginé que je venais enfin de quitter les territoires de la douleur et de l’humiliation, et que j’abordais, au mitan de ma vie, non pas une forêt obscure, mais le paradis, le lieu où j’avais vu le jour.
J’ai ouvert les yeux.
Un vieil homme s’avançait, la tête grise enfoncée dans les épaules. Il marchait avec peine. J’ai sauté à terre. Il s’est immobilisé et j’ai reconnu Denis, l’un des jeunes valets avec qui je m’étais souvent baigné dans ce torrent qui longeait les murailles du Castellaras de la Tour avant d’aller se jeter dans la Siagne.
Puis, dominant l’autre rive, j’ai aperçu les quatre tours de la Grande Forteresse des Mons.
J’ai appelé le valet par son nom en lui tendant les rênes, comme je l’avais fait tant de fois au retour de la chasse, ou bien de cette guerre des bois à laquelle nous nous livrions, Enguerrand de Mons et moi.
Denis m’a dévisagé. Il a hésité. J’ai cru qu’il allait se précipiter vers moi ou bien s’agenouiller. Mais il a seulement saisi les rênes de nos chevaux et s’est éloigné vers la poterne, se retournant à plusieurs reprises comme s’il voulait se persuader qu’il m’avait vu, que j’étais bien là, après tant d’années.
Je me suis dirigé vers la cour, suivi de Michele Spriano, qui se tenait à quelques pas en arrière.
Des hommes vêtus de noir, les uns portant des hallebardes, les autres la main sur le pommeau de leur épée, sont venus à notre rencontre. Nous nous sommes fait face au milieu de la cour.
