Son père le regarda en battant des paupières.

« Tu ne deviens pas aveugle ? demanda-t-il.

— Apparemment non, père.

— Oh. Bien. Excellent, fit le roi. Excellent, excellent. Ça, c’est une bonne nouvelle.

— Je crois que je ferais mieux de me mettre en route, père. Sinon, je vais manquer la marée. »

Sa Majesté opina et se tâta les vêtements. « J’avais quelque chose… » marmonna-t-il, puis il trouva ce qu’il cherchait et glissa une petite bourse de cuir dans la poche de Teppic. Il reprit son numéro de l’épaule.

« Un petit quelque chose, murmura-t-il. Pas un mot à ta tante. Oh, tu ne pourrais pas, de toute façon. Elle est allée s’allonger. Un peu trop dur pour elle. »

Il ne restait alors plus à Teppic qu’à sacrifier un poulet à la statue de Kaloteh, le fondateur du Jolhimôme, afin que la main de son ancêtre guide ses pas dans le monde. Ce n’était pourtant qu’un petit poulet, et une fois que Kaloteh en aurait fini avec lui, le roi en ferait son déjeuner.

Le Jolhimôme était vraiment un petit royaume égocentrique. Même ses plaies manquaient de conviction. Tous les royaumes fluviaux qui se respectent subissent de grandes plaies surnaturelles, mais tout ce que le Vieux Royaume avait pu s’offrir au cours du dernier siècle, c’était la Plaie de la Grenouille
* * *

Ce soir-là, alors qu’ils avaient depuis longtemps quitté le delta du Jolh et qu’ils cinglaient sur la mer Circulaire en direction d’Ankh-Morpork, Teppic se souvint de la bourse et en examina le contenu. Affectueusement, mais aussi à sa façon habituelle de voir les choses, son père lui avait fait présent d’un bouchon, d’une demi-boîte de savon pour le cuir, d’une petite pièce de bronze d’origine incertaine et d’une sardine hors d’âge.


* * *

Le fait est bien connu, quand on va mourir les sens s’exacerbent aussitôt afin, croit-on, de permettre à l’intéressé de détecter toute issue possible autre que fatale à sa situation délicate.



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