Ce qui parfois le déprimait était la nécessité de côtoyer, à longueur d’année, les mêmes visages familiers. Les miracles de la médecine étaient choses appréciables, et loin de lui le désir de revenir en arrière ; mais autour de cette table de conférence se trouvaient des hommes avec qui il travaillait depuis plus d’un demi-siècle. Il savait exactement ce qu’ils allaient dire et comment ils prendraient position sur tel ou tel sujet. Il souhaitait que, un jour ou l’autre, l’un d’eux fît quelque chose de totalement inattendu, peut-être même une folie.

Et sans doute éprouvaient-ils le même sentiment à son endroit.

De par ses effectifs réduits, mais cela n’aurait qu’un temps, la Commission Rama était encore, disons, praticable. Ses six collègues représentants aux P.U. de Mercure, de la Terre, de Luna, de Ganymède, Titan et Triton, étaient tous présents en chair et en os. Il le fallait bien, car la diplomatie électronique n’était plus possible à l’échelle du système solaire. Accoutumés qu’ils étaient aux communications immédiates que la Terre avait longtemps considérées comme allant de soi, certains parmi les aînés des hommes politiques n’avaient jamais pu admettre que les ondes radio prissent plusieurs minutes, voire plusieurs heures pour traverser les abîmes séparant les planètes. « Alors, les scientifiques, qu’attendez-vous pour y remédier ? » les entendait-on soupirer non sans acrimonie lorsqu’une conversation immédiate se révélait impossible entre la Terre et l’un de ses plus lointains rejetons. Seule la Lune bénéficiait d’un retard — à peine tolérable — d’une seconde et demie, avec tout ce que cela entraînait de conséquences politiques et psychologiques. En raison de cette contingence de la vie à l’échelle astronomique, la Lune, et elle seule, resterait toujours une banlieue de la Terre.

Egalement présents en personne étaient trois des spécialistes que s’était attachés la Commission. Le Pr Davidson, l’astronome, était une vieille connaissance ; pour l’heure, son fond d’irascibilité semblait l’avoir quitté. Le Dr Bose ne savait rien des conflits qui avaient précédé le lancement de la première fusée-sonde vers Rama, mais les collègues du professeur lui avaient fait sentir que l’affaire n’était pas oubliée.



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