
Et croyez bien, madame, que nous n’avions pas envie de rire, car ses mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs. Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours d’enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins, elle n’y aurait pas renoncé pour un empire.
Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules, – ce qui ne le sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises; et, puisque nous ne pouvons pas avoir d’enfants sans nos femmes, il faut savoir supporter nos femmes.» On l’appelait le vieux Sans-Souci, parce que jamais personne n’avait pu le mettre en colère, ni homme, ni enfant, ni créature vivante, et qu’il n’aurait pas donné une chiquenaude, même à un chien, excepté pour se défendre de la mort.
Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute en sueur. Elle but un grand verre d’eau froide, tomba malade et mourut la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et revint à la maison avec mes sœurs et moi. Il nous embrassa toutes, donna les clefs de ma mère à ma sœur aînée, qui avait déjà dix-huit ans, s’assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses mains. À dater de ce jour-là, le vieux Sans-Souci, qui n’avait guère parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l’air de rêver nuit et jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus qu’à voix basse pour ne pas l’interrompre dans ses rêves.
