
S’il leur prend fantaisie d’avoir un amoureux et de courir les champs avec lui (en tout bien tout honneur s’entend), et d’admirer la lune, et l’herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel, et les étoiles qui ressemblent à des clous d’or, et qui font rêver si longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire l’Écriture sainte, qui est une très-bonne lecture, ou l’Imitation de Jésus-Christ.
Et si l’on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux et longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d’heure, sur la manière de penser, de parler, de s’asseoir, de regarder les jeunes gens du coin de l’œil sans en faire semblant, et d’attendre après sur des chaises qu’ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n’aient connu d’abord s’ils sont riches ou s’ils sont pauvres, s’ils ont des places ou s’ils n’en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l’inclination naturelle des deux sexes à s’aimer l’un l’autre et à se le dire.
Tout cela, madame, est sans doute très-juste, très-bien arrangé et très-nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles; mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d’ennui si elles n’avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées de la même façon et n’en sont pas mortes, et qu’étant aussi bien constituées que leurs mères, elles n’en mourront sans doute pas davantage.
Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi m’a souvent assuré que les demoiselles de son pays n’étaient pas plus surveillées que nos ouvrières, qu’elles couraient les champs avec les jeunes gens, qu’elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l’on a décidé qu’en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais pour interroger, c’est leur affaire et non la mienne.
