
«Déchelette est arrivé.» C’était la nouvelle des ateliers, sitôt qu’on avait vu se lever comme un rideau de théâtre l’immense store de coutil sur la façade vitrée de l’hôtel. Cela voulait dire que la fête commençait et qu’on allait en avoir pour deux mois de musiques et festins, danses et bombances, tranchant sur la torpeur silencieuse du quartier de l’Europe à cette époque des villégiatures et des bains de mer.
Personnellement, Déchelette n’était pour rien dans le bacchanal qui grondait chez lui nuit et jour. Ce noceur infatigable apportait au plaisir une frénésie à froid, un regard vague, souriant, comme hatschisché, mais d’une tranquillité, d’une lucidité imperturbables. Très fidèle ami, donnant sans compter, il avait pour les femmes un mépris d’homme d’Orient, fait d’indulgence et de politesse; et de celles qui venaient là, attirées par sa grande fortune et la fantaisie joyeuse du milieu, pas une ne pouvait se vanter d’avoir été sa maîtresse plus d’un jour.
«Un bon homme tout de même…» ajouta l’égyptienne qui donnait à Gaussin ces renseignements. S’interrompant tout à coup:
– Voilà votre poète…
– Où donc?
– Devant vous… en marié de village…
Le jeune homme eut un «Oh!» désappointé. Son poète! Ce gros homme, suant, luisant, étalant des grâces lourdes dans le faux-col à deux pointes et le gilet fleuri de Jeannot… Les grands cris désespérés du Livre de l’Amour lui venaient à la mémoire, du livre qu’il ne lisait jamais sans un petit battement de fièvre; et tout haut, machinalement, il murmurait:
Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps,
Ô Sapho, j’ai donné tout le sang de mes veines…
Elle se retourna vivement, avec le cliquetis de sa parure barbare:
– Que dites-vous là?
C’étaient des vers de La Gournerie; il s’étonnait qu’elle ne les connût pas.
