
– Pourquoi?
– Parce qu'avec un bâtonnet dans la bouche, je pourrais ressembler à un esquimau, ferme-moi cette vitre!
La Ford roulait vers l'ancienne chocolaterie de Ghirardelli Square. Au bout de quelques minutes de silence, Mathilde tourna le bouton de la radio et regarda la ville qui défilait. Au croisement de Colombus Avenue et de Bay Street, le port disparut de sa vue.
*
– Si vous voulez bien relever votre main pour que je puisse nettoyer mon comptoir!
Le patron du Fisher's Deli avait tiré Lucas de sa rêverie.
– Pardon?
– Il y a du verre sous vos doigts, vous allez vous couper.
– Ne vous faites pas de souci pour moi. Qui était-ce?
– Une jolie femme, ce qui est assez rare par ici!
– Oui, c'est pour ça que j'aime bien le quartier! coupa Lucas aussi sec. Vous n'avez pas répondu à ma question.
– C'est ma barmaid qui vous intéresse? Désolé, mais je ne donne pas d'information sur mon personnel, vous n'avez qu'à revenir et lui demander vous-même, elle reprend demain à dix heures.
Lucas plaqua sa main sur le comptoir en zinc. Les morceaux de verre explosèrent en mille éclats. Le propriétaire de l'établissement recula d'un pas.
– Je me fous complètement de votre serveuse! Connaissez-vous la jeune femme qui est partie avec elle? reprit Lucas.
– C'est une de ses amies, elle travaille à la sécurité du port, c'est tout ce que je peux vous dire.
D'un geste vif, Lucas s'empara du torchon fiché dans la ceinture du patron. Il épousseta sa paume qui étrangement n'avait pas la moindre égratignure. Puis il lança le morceau de chiffon dans la poubelle placée derrière le comptoir.
Le patron du Fisher's Deli fronça les sourcils.
– T'inquiète pas, mon vieux, dit Lucas en regardant sa main intacte. C'est comme pour marcher sur les braises, il y a un truc, il y a toujours un truc!
Puis il se dirigea vers la sortie. Sur le perron de l'établissement, il ôta un minuscule éclat qui s'était fiché entre son index et son majeur.
