empruntant des routes secondaires, il traversa les provinces d’Ishikawa,Toyama, Niigata, pénétra dans celle de Fukushima et arriva près de la ville deShirakawa, qu’il contourna par l’est, puis attendit pendant deux jours un hommevêtu de noir qui lui banda les yeux et le conduisit au village d’Hara Kei.Quand il put rouvrir les yeux, il trouva devant lui deux serviteurs qui prirentses bagages et l’emmenèrent à la lisière d’un bois, où ils lui indiquèrent unsentier puis le laissèrent seul. Hervé Joncour commença à marcher dans l’ombreque les arbres, autour de lui, découpaient dans la lumière du jour. Il nes’arrêta que lorsque la végétation s’ouvrit soudain, un court instant, commeune fenêtre, sur le bord du sentier. On voyait un lac, une trentaine de mètresplus bas. Et sur la rive de ce lac, accroupis sur le sol, dos tourné, Hara Keiet une femme vêtue d’une robe orange, les cheveux dénoués aux épaules. Àl’instant où Hervé Joncour l’aperçut, elle se retourna, lentement, un courtinstant, le temps de croiser son regard.

Ses yeux n’avaient pas une formeorientale, et son visage était celui d’une jeune fille.

Hervé Joncour recommença àmarcher, dans l’épaisseur des fourrés, et quand il en sortit se retrouva aubord du lac. À quelques pas de lui, Hara Kei, seul, dos tourné, était assis,immobile, vêtu de noir. Près de lui, il y avait une robe orange, abandonnée surle sol, et deux sandales de paille. Hervé Joncour s’approcha. De minusculesondes concentriques déposaient l’eau du lac sur le rivage, comme envoyées là,de très loin.

— Mon ami français, murmuraHara Kei, sans se retourner.

Ils restèrent des heures, assisl’un près de l’autre, à parler et à se taire. Puis Hara Kei se leva, et HervéJoncour le suivit. Dans un geste imperceptible, avant de regagner le sentier,il laissa tomber un de ses gants à côté de la robe orange, abandonnée sur lerivage. Ils arrivèrent au village quand déjà le soir tombait.

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