— Nous devrions traverserle monde pour aller nous acheter des œufs tels que Dieu les voudrait, dans unendroit où quand on voit un étranger on le pend ?

— Le pendait, précisaBaldabiou.

Ils ne savaient qu’en penser. Àl’esprit de l’un d’eux, une objection se présenta.

— Il doit bien y avoir uneraison pour que personne au monde n’ait eu l’idée d’aller acheter ses œufslà-bas.

Baldabiou aurait pu bluffer enrappelant que nulle part au monde il n’y avait un autre Baldabiou. Mais ilpréféra dire les choses comme elles étaient.

— Les Japonais se sontrésignés à vendre leur soie. Mais leurs œufs, non. Ils les gardent pour eux. Etcelui qui essaie d’en faire sortir de l’île commet un crime.

Les producteurs de soie deLavilledieu étaient, à des degrés variables, des gentlemen, jamais ilsn’auraient songé à enfreindre une quelconque loi dans leur pays. L’hypothèse dele faire à l’autre bout du monde leur parut, cependant, raisonnablement sensée.

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On était en 1861. Flaubertfinissait Salammbô, l’éclairage électrique n’était encore qu’unehypothèse et Abraham Lincoln, de l’autre côté de l’Océan, livrait une guerredont il ne verrait pas la fin. Les sériciculteurs de Lavilledieu se mirent ensociété et rassemblèrent la somme, considérable, nécessaire à l’expédition. Ilparut à tous logique de la confier à Hervé Joncour. Quand Baldabiou lui demandas’il acceptait, il répondit par une question.

— Et il est où, exactement,ce Japon ?

Par là, toujours tout droit. Jusqu’àla fin du monde.

Il partit le 6 octobre.Seul.

Aux portes de Lavilledieu, ilserra contre lui sa femme Hélène et lui dit simplement

— Tu ne dois avoir peur derien.

C’était une femme grande, auxgestes lents, elle portait de longs cheveux noirs qu’elle ne rassemblait jamaissur sa tête. Elle avait une voix superbe.

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