Pour avoir l'air de travailler, je décidai de l'apprendre par cœur. Il y avait une centaine de noms. La plupart étaient mariés et pères ou mères de famille, ce qui rendait ma tâche plus difficile.

J'étudiais: ma figure était tour à tour penchée sur la matière puis relevée pour que je récite à l'intérieur de ma boîte noire. Quand je redressais la tête, mon regard tombait toujours sur le visage de Fubuki, assise face à moi.


Monsieur Saito ne me demandait plus d'écrire des lettres à Adam Johnson, ni à personne d'autre. D'ailleurs, il ne me demandait rien, sauf de lui apporter des tasses de café.

Rien n'était plus normal, quand on débutait dans une compagnie nippone, que de commencer par l'ôchakumi – «la fonction de l'honorable thé». Je pris ce rôle d'autant plus au sérieux que c'était le seul qui m'était dévolu.

Très vite, je connus les habitudes de chacun: pour monsieur Saito, dès huit heures trente, un café noir. Pour monsieur Unaji, un café au lait, deux sucres, à dix heures. Pour monsieur Mizuno, un gobelet de Coca par heure. Pour monsieur Okada, à dix-sept heures, un thé anglais avec un nuage de lait. Pour Fubuki, un thé vert à neuf heures, un café noir à douze heures, un thé vert à quinze heures et un dernier café noir à dix-neuf heures – elle me remerciait à chaque fois avec une politesse charmante.


Cette humble tâche se révéla le premier instrument de ma perte.

Un matin, monsieur Saito me signala que le vice-président recevait dans son bureau une importante délégation d'une firme amie:

– Café pour vingt personnes.

J'entrai chez monsieur Omochi avec mon grand plateau et je fus plus que parfaite: je servis chaque tasse avec une humilité appuyée, psalmodiant les plus raffinées des formules d'usage, baissant les yeux et m'inclinant. S'il existait un ordre du mérite de l'ôchakumi, il eût dû m'être décerné.



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