

Joris-Karl Huysmans
Un dilemme
1887
I
Dans la salle à manger meublée d'un poêle en faïence, de chaises cannées à pieds tors, d'un buffet en vieux chêne, fabriqué à Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrière les vitres de ses panneaux, des réchauds en ruolz, des flûtes à champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d'or, dont on ne se servait du reste jamais; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait la clarté sur la nappe, maître Le Ponsart et M. Lambois plièrent leur serviette, se désignèrent d'un coup d'œil la bonne qui apportait le café et se turent.
Quand cette fille se fut retirée, après avoir ouvert une cave à liqueur en palissandre, M. Lambois jeta un regard défiant du côté de la porte, puis, sans doute rassuré, prit la parole.
– Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il à son convive, maintenant que nous sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe; vous êtes notaire; au point de vue du droit, quelle est la situation exacte?
– Celle-ci, répondit le notaire, en coupant avec un canif à manche de nacre qu'il tira de sa poche, le bout d'un cigare: votre fils est mort sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendants d'eux; le petit avoir qu'il tenait de feue sa mère doit, aux termes de l'article 746 du Code civil, se diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle; autrement dit, si Jules n'a pas écorné son capital, c'est cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous.
– Bien.-Reste à savoir si, par un testament, le pauvre garçon n'a pas légué une partie de son bien à certaine personne.
– C'est un point qu'il est, en effet, nécessaire d'éclaircir.
– Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possède encore ses cent mille francs, et qu'il soit mort intestat, comment nous débarrasserons-nous de cette créature avec laquelle il s'est mis en ménage? Et cela, ajouta-t-il, après une minute de réflexion, sans qu'il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville.
