
– Mais sans doute, il a dû vous arriver bien des aventures? lui dis-je, excité par la curiosité.
– Comment ne m’en serait-il pas arrivé! Oh oui, j’en ai eu beaucoup!…
Il se mit à tirer sa moustache, pencha sa tête et devint pensif. Je désirais ardemment avoir de lui quelque récit, désir naturel chez tous les hommes qui voyagent et écrivent. Le thé était prêt; je tirai de ma valise deux verres de voyage, les remplis et en plaçai un devant mon compagnon: Il huma quelques gouttes et comme s’il se parlait à lui-même:
– Oui! murmura-t-il, il m’est arrivé bien des choses!
Cette exclamation augmenta mon espoir; je savais que les vieux du Caucase aiment à raconter et longuement: l’occasion leur en est si rarement donnée! On passe quelquefois cinq années entières dans un lieu écarté et pendant ce temps, pas un homme ne vous dit simplement bonjour: c’est à peine si le sergent-major lui-même, vous salue par ces mots: «Votre seigneurie, je vous souhaite une bonne santé;» et cependant il y aurait de quoi causer, car on a autour de soi des peuples sauvages et bien curieux à étudier.
Là, chaque jour est un danger; des événements merveilleux surviennent et il est regrettable que nous écrivions si rarement.
– Ne voulez-vous pas ajouter du rhum à votre thé, dis-je à mon compagnon de causerie; j’en ai du blanc de Tiflis? il fait si froid ce soir.
– Non! je vous remercie, je ne bois pas.
– Pourquoi cela?
– Ah! c’est comme cela; je me le suis juré, lorsque je n’étais encore que sous-lieutenant, et voici pourquoi: une fois où nous avions un peu bu entre nous, il y eut une alerte de nuit; nous marchions déjà devant le front des troupes avec une pointe de vin et l’on était en train de nous réprimander, lorsque Alexis Petrovitch l’apprit.
