— Daoiz, dont vous connaissezpourtant le caractère mesuré, était comme fou – a raconté le lieutenant JoséOntoria, en citant des témoins de l’affaire. – Cónsul et Pepe Córdoba faisaientchorus. Tous trois voulaient sortir dans la rue de la Reina et se battre à mortavec les Français, et il a fallu que tout le monde s’y mette pour les enempêcher, ce qui n’a pas été sans mal… Dieu sait à quelle impertinences’étaient livrés les autres.

En évoquant le nom du capitaineDaoiz, Arango fronce les sourcils. Il s’agit, comme l’a dit Ontoria et del’avis d’Arango lui-même, d’un militaire froid et intègre, qui ne se laisse pasfacilement gagner par la colère ; très différent d’un exalté comme PedroVelarde, un autre capitaine d’artillerie qui, depuis deux jours, partout où ilpasse, ne parle que de sang et de massacres. Luis Daoiz, lui, est un Sévillandistingué qui a fait ses preuves au feu, possède d’excellents états de serviceet jouit d’un très grand prestige auprès des artilleurs, lesquels, du fait deson humeur toujours égale, de son âge et de sa prudence, l’appellent familièrement« le Vieux ». Mais le commentaire définitif, la touche finale del’affaire ont été donnés hier soir par Ontoria quand il l’a résuméeainsi :

— Si Daoiz perd patience avecles Français, ça veut dire que n’importe qui peut en faire autant.

En marchant vers les bureaux dugouverneur militaire de la place, Arango passe devant la boulangerie et l’hôteldont a parlé le portier et jette un rapide coup d’œil, mais il n’aperçoit quela silhouette d’une sentinelle sous le porche. Les Français ont dû prendreposition pendant la nuit, car, la veille, les lieux étaient vides. Ce n’est pasbon signe, et le jeune homme s’éloigne, préoccupé. Certaines rues sontdésertes ; mais dans celles qui mènent au centre de la ville, des petitsgroupes se forment devant les débits de boissons et les échoppes où lescommerçants sont plus attentifs aux propos des gens qu’à leurs affaires. La



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