
réveiller en elle la honte, la peur, la colère, l’envie de les tuer, de les blesser par des mots qu’elle n’avait pas osé prononcer.
Peut-être les comprimés – ou le traitement pour la sortir du coma – avaient-ils fait d’elle une femme fragile, incapable de réagir. Elle avait pourtant affronté au cours de son adolescence des situations autrement plus pénibles et, pour la première fois, elle n’avait pas réussi à
ravaler ses larmes ! Elle devait redevenir celle qu’elle était, réagir avec ironie, faire comme si les offenses ne l’atteignaient jamais, car elle leur était supérieure à tous. Qui, dans ce groupe, avait eu le courage de désirer mourir ? Qui, parmi ces gens, planqués derrière les murs de Villete, pouvait lui apprendre la vie ? Jamais elle ne dépendrait de leur aide, pour rien au monde, même s’il lui fallait attendre cinq ou six jours pour mourir.
« Un jour s’est écoulé. Il n’en reste que quatre ou cinq. »
Elle marcha un peu, laissant le froid glacial pénétrer son corps et calmer son sang qui coulait trop vite, son cœur qui battait trop fort. 66
« Très bien, voilà que les heures me sont littéralement comptées et que j’accorde de l’importance aux commentaires de gens que je n’avais jamais vus et que je ne verrai bientôt plus. Je souffre, je m’irrite, je veux attaquer et me défendre. Pourquoi perdre du temps à cela ? »
Mais la réalité, c’est qu’elle gâchait effectivement le peu de temps qui lui restait à lutter pour se tailler un petit territoire dans cette étrange communauté où vous deviez résister si vous ne vouliez pas que les autres vous imposent leurs règles.
« Ce n’est pas possible. Je n’ai jamais été ainsi. Je ne me suis jamais battue pour des sottises. »
Elle s’arrêta au milieu du parc gelé. Justement parce qu’elle pensait que tout était sottise, elle avait fini par accepter ce que la vie lui avait naturellement imposé. Adolescente, elle pensait qu’il était trop tôt pour choisir ; jeune fille, elle s’était persuadée qu’il était trop tard pour changer. Et à quoi avait-elle dépensé toute son énergie, jusqu’à présent ? A faire en sorte que rien ne change dans sa vie. Elle avait sacrifié nombre de ses désirs afin que ses parents continuent de l’aimer comme ils l’aimaient quand elle était enfant, même si elle savait que le véritable amour se modifie avec le temps, grandit, et 67
