
L’infirmière ouvrit la porte, et Veronika sortit.
« Elle n’aurait pas dû m’interroger comme cela. Que veut-elle, comprendre pourquoi j’ai pleuré ? Ne sait-elle pas que je suis une personne absolument normale, qui partage les désirs et les peurs de tous, et que ce genre de question, à
présent qu’il est trop tard, me panique ? »
Tandis qu’elle marchait dans les couloirs, éclairés par la même lumière blafarde que celle de l’infirmerie, Veronika se rendait compte qu’il était trop tard : elle ne parvenait plus à contrôler sa peur.
« Je dois me contrôler. Je suis une personne qui va jusqu’au bout de tout de ce qu’elle décide. »
Au cours de sa vie, c’était vrai, elle avait mené
beaucoup de choses jusqu’à leurs ultimes consé97
quences, mais seulement des choses sans importance. Il lui était arrivé de prolonger des querelles que des excuses auraient résolues, ou de ne plus appeler un homme dont elle était amoureuse parce qu’elle trouvait cette relation stérile. Elle avait été intransigeante justement concernant ce qui était le plus facile : se prouver qu’elle était forte et indifférente alors qu’en réalité elle était fragile, n’avait jamais réussi à briller dans les études ou dans les compétitions scolaires sportives et n’avait pas su maintenir l’harmonie dans son foyer.
Elle avait surmonté ses petits défauts pour mieux se laisser vaincre dans les domaines fondamentaux. Elle se donnait des allures de femme indépendante alors qu’elle avait désespérément besoin de compagnie. Lorsqu’elle arrivait quelque part, tous les yeux se tournaient vers elle mais, en général, elle finissait la nuit seule, au couvent, devant un poste de télévision qui ne captait même pas les chaînes correctement. Elle avait donné à tous ses amis l’impression d’être un modèle enviable, et elle avait dépensé le meilleur de son énergie à s’efforcer d’être à la hauteur de l’image qu’elle s’était fabriquée. C’est pour cette raison qu’elle n’avait plus assez de forces pour être elle-même – une personne qui, comme tout le monde, avait besoin 98
