
A vingt-quatre ans, après avoir vécu tout ce qu’il lui avait été permis de vivre – et remarquez bien que ce n’était pas rien ! –, Veronika était quasi certaine que tout s’achevait avec la mort. C’est pour cette raison qu’elle avait choisi le suicide : la liberté, enfin ; l’oubli pour toujours. Mais, au fond de son cœur, le doute subsistait : et si Dieu existait ? Des millénaires de civilisation avaient fait du suicide un tabou, un outrage à
tous les codes religieux : l’homme lutte pour survivre, pas pour renoncer. La race humaine doit procréer. La société a besoin de main-d’œuvre. L’homme et la femme ont besoin d’une raison de rester ensemble, même quand l’amour a disparu, et un pays a besoin de soldats, de politiciens et d’artistes.
« Si Dieu existe, ce que sincèrement je ne crois pas, Il doit comprendre qu’il y a une limite à la compréhension humaine. C’est Lui qui a créé
cette confusion, dans laquelle tout n’est que 21
misère, injustice, cupidité, solitude. Son intention était sans doute merveilleuse, mais les résultats sont nuls ; si Dieu existe, Il doit se montrer indulgent avec les créatures qui ont désiré partir plus tôt, et Il peut même nous présenter des excuses pour nous avoir obligés à passer par cette Terre. »
Que les tabous et les superstitions aillent au diable ! Sa mère, très croyante, lui disait que Dieu connaît le passé, le présent et l’avenir. Dans ce cas, Il l’avait fait venir au monde avec la pleine conscience qu’elle se tuerait un jour, et Il ne serait pas choqué par son geste.
Veronika ressentit bientôt une légère nausée, qui augmenta rapidement.
Quelques minutes plus tard, elle ne pouvait déjà plus se concentrer sur la place qu’elle apercevait par la fenêtre. C’était l’hiver, il devait être environ quatre heures de l’après-midi, et le soleil se couchait déjà. Elle savait que la vie des gens continuerait ; à ce moment, un garçon qui passait devant chez elle l’aperçut, sans se douter le moins du monde qu’elle était sur le point de mourir. Une bande de musiciens boliviens (Où se trouve la Bolivie ? Pourquoi les articles de journaux ne posent-ils pas cette question ?) jouait 22
