
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la dunette, jetant d’avides regards à travers les profondes ténèbres.
«Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines?
– Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m’ait rapporté deux mille dollars.
– En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n’est-il pas celui que font les cétacés rejetant l’eau par leurs évents?
– Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s’y tromper. C’est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.
– S’il est d’humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d’un ton peu convaincu.
– Que je l’approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu’il m’écoute!
– Mais pour l’approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinière à votre disposition?
– Sans doute, monsieur.
– Ce sera jouer la vie de mes hommes?
– Et la mienne!» répondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, à cinq milles au vent de l’Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l’animal et jusqu’à sa respiration haletante. Il semblait qu’au moment où l’énorme narwal venait respirer à la surface de l’océan, l’air s’engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d’une machine de deux mille chevaux.
«Hum! pensai-je, une baleine qui aurait la force d’un régiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine!»
