Rivière sourit à cet homme qui relevait son visage lourd, et désignait un axe bleui: «Ça tenait trop dur, mais je l'ai eu.» Rivière se pencha sur l'axe. Rivière était repris par le métier. «Il faudra dire aux ateliers d'ajuster ces pièces-là plus libres.» Il tâta du doigt les traces du grippage, puis considéra de nouveau Leroux. Une drôle de question lui venait aux lèvres, devant ces rides sévères. Il en souriait:


– Vous vous êtes beaucoup occupé d'amour, Leroux, dans votre vie?


– Oh! l'amour, vous savez, monsieur le Directeur…


– Vous êtes comme moi, vous n'avez jamais eu le temps.


– Pas bien beaucoup…


Rivière écoutait le son de la voix, pour connaître si la réponse était amère: elle n'était pas amère. Cet homme éprouvait, en face de sa vie passée, le tranquille contentement du menuisier qui vient de polir une belle planche: «Voilà. C'est fait.»


«Voilà, pensait Rivière, ma vie est faite.»


Il repoussa toutes les pensées tristes qui lui venaient de sa fatigue, et se dirigea vers le hangar, car l'avion du Chili grondait.

III

Le son de ce moteur lointain devenait de plus en plus dense. Il mûrissait. On donna les feux. Les lampes rouges du balisage dessinèrent un hangar, des pylônes de T.S.F., un terrain carré. On dressait une fête.


– Le voilà!


L'avion roulait déjà dans le faisceau des phares. Si brillant qu'il en semblait neuf. Mais, quand il eut stoppé enfin devant le hangar, tandis que les mécaniciens et les manoeuvres se pressaient pour décharger la poste, le pilote Pellerin ne bougea pas.


– Eh bien? qu'attendez-vous pour descendre?


Le pilote, occupé à quelque mystérieuse besogne, ne daigna pas répondre. Probablement il écoutait encore tout le bruit du vol passer en lui.



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