Il savait qu’à son retour à la caserne il lancerait un clin d’œil à son reflet dans la glace, à ce nègre de music-hall passé au bouchon brûlé. Plus tard, au bord du sommeil, dans le noir, il sentirait ce sourire farouche toujours prisonnier des muscles de son visage. Jamais il ne le quittait, ce sourire, jamais au grand jamais, autant qu’il s’en souvînt.

Il accrocha son casque noir cloporte et le lustra, suspendit avec soin son blouson ignifugé, se doucha avec volupté, puis, sifflotant, les mains dans les poches, traversa l’étage supérieur de la caserne et se laissa tomber dans le trou. Au dernier instant, au bord de la catastrophe, il retira les mains de ses poches et freina sa chute en agrippant le mât de cuivre. Il s’immobilisa dans un crissement, les talons à deux centimètres du sol de béton.

Il sortit de la caserne et enfila la rue aux couleurs de minuit en direction du métro. Sous la pression de l’air comprimé, la rame fila sans bruit le long de son conduit souterrain lubrifié et le déposa dans une grande bouffée d’air chaud sur les carreaux crémeux de l’escalier mécanique qui débouchait sur la banlieue.

Toujours sifflotant, il se laissa emporter dans le calme de l’air nocturne. Il se dirigea vers l’angle de la rue, sans penser à rien de particulier. Avant d’atteindre le coin, pourtant, il ralentit comme si un souffle de vent s’était levé de nulle part, comme s’il s’était entendu appeler par son nom.

Les nuits précédentes, alors qu’il regagnait sa maison sous le ciel étoile, il avait éprouvé une sensation des plus bizarres à cet endroit précis, là où le trottoir tournait.

Au moment d’obliquer, il avait eu l’impression d’une présence. L’air débordait d’un calme étrange, comme si quelqu’un avait attendu là, tranquillement, et, un instant avant son arrivée, s’était changé en ombre pour le laisser passer.



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