Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reprochée? Je veux que vous m'éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que vous parlez à la meilleure amie de votre coeur.

LETTRE CINQUIÈME.

Valcour à Aline.

12 Juin.

Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refusée, en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux principes que vous ne blâmerez pas: la crainte de vous ennuyer par des récits qui n'intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire. On voudrait s'élever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter. Si le sort m'eût lié avec toute autre, peut-être eusse-je eu moins d'orgueil; mais vous sûtes m'en inspirer tant, dès que je crus vous avoir rendu sensible, que vous me fîtes, dès ce moment, rougir de moi-même et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peut fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait être pour vous mériter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en étais digne, que de vous montrer votre erreur.-Maintenant vous exigez des aveux que je voulais taire; ne vous en prenez qu'à vous, s'il s'y rencontre des motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me fasse retrouver dans votre coeur ce que la vérité m'y fera perdre. Toutes mes fautes précèdent l'instant où je vous ai vue pour la première fois. Hélas! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et la vertu depuis cette heureuse époque, et comment eusse-je osé depuis souiller par des écarts le coeur où régnait votre image?



16 из 153