
Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'-mère en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas assez long-temps. La guerre se déclara: empressé de me faire servir, on n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à l'académie.
Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes, puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très-jeunes militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel, il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune, sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir par une éducation longue et parfaite.
Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fut nécessaire à notre état.
Notre régiment écrase dans l'avant-dernière campagne de cette guerre, fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est-là que commence la première partie de mes malheurs.
Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; perpétuellement entraîné jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni soupçonné qu'il pût être sensible; Adélaïde de Sainval, fille d'un ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrâser aisément une âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards.
