
«Moi? oui, je suis préoccupé; mais, en outre, ici tout me gêne, dit-il. Tu ne saurais croire combien, pour un campagnard comme moi, tout ce milieu paraît étrange. C’est comme les ongles de ce monsieur que j’ai vu chez toi.
– Oui, j’ai remarqué que les ongles de ce pauvre Grinewitch t’intéressaient beaucoup.
– Je n’y peux rien, répondit Levine, tâche de me comprendre et de te placer au point de vue d’un campagnard. Nous autres, nous cherchons à avoir des mains avec lesquelles nous puissions travailler; pour cela, nous nous coupons les ongles, et bien souvent nous retroussons nos manches. Ici, au contraire, on se laisse pousser les ongles tant qu’ils peuvent pousser, et, pour être bien sûr de ne rien pouvoir faire de ses mains, on accroche à ses poignets des soucoupes en guise de boutons.»
Stépane Arcadiévitch sourit gaiement.
«Mais cela prouve qu’il n’a pas besoin de travailler de ses mains: c’est la tête qui travaille.
– C’est possible; néanmoins cela me semble étrange, de même que ce que nous faisons ici. À la campagne, nous nous dépêchons de nous rassasier afin de pouvoir nous remettre à la besogne, et ici nous cherchons, toi et moi, à manger le plus longtemps possible, sans nous rassasier: aussi nous mangeons des huîtres.
– C’est certain, reprit Stépane Arcadiévitch: mais n’est-ce pas le but de la civilisation que de tout changer en jouissance?
– Si c’est là son but, j’aime autant rester un barbare.
– Tu l’es bien, va. Vous êtes tous des sauvages dans votre famille.»
Levine soupira. Il pensa à son frère Nicolas, se sentit mortifié, attristé, et son visage s’assombrit; mais Oblonsky entama un sujet qui parvint immédiatement à le distraire.
