Après le dîner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du soir. Debout devant son miroir, elle constata qu’elle était en beauté, et, chose importante ce jour-là, qu’elle disposait de toutes ses forces, car elle se sentait en paix et en pleine possession d’elle-même.


Comme elle descendait au salon vers sept heures et demie, un domestique annonça: «Constantin-Dmitrievitch Levine.» La princesse était encore dans sa chambre, le prince n’était pas là. «C’est cela,» pensa Kitty, et tout son sang afflua à son cœur. En passant devant un miroir, elle fut effrayée de sa pâleur.


Elle savait maintenant, à n’en plus douter, qu’il était venu de bonne heure pour la trouver seule, et se déclarer. Et aussitôt la situation lui apparut pour la première fois sous un nouveau jour. Il ne s’agissait plus d’elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et à qui elle donnerait la préférence; elle comprit qu’il faudrait tout à l’heure blesser un homme qu’elle aimait, et le blesser cruellement; pourquoi? parce que le pauvre garçon était amoureux d’elle! Mais elle n’y pouvait rien: cela devait être ainsi.


«Mon Dieu, est-il possible que je doive lui parler moi-même, pensa-t-elle, que je doive lui dire que je ne l’aime pas? Ce n’est pas vrai. Que lui dire alors? Que j’en aime un autre? C’est impossible. Je me sauverai, je me sauverai.»


Elle s’approchait déjà de la porte, lorsqu’elle entendit son pas. «Non, ce n’est pas loyal. De quoi ai-je peur? Je n’ai fait aucun mal. Il en adviendra ce qui pourra, je dirai la vérité. Avec lui, rien ne peut me mettre mal à l’aise. Le voilà,» se dit-elle en le voyant paraître, grand, fort, et cependant timide, avec ses yeux brillants fixés sur elle.


Elle le regarda bien en face d’un air qui semblait implorer sa protection, et lui tendit la main.


«Je suis venu un peu tôt, il me semble,» dit-il en jetant un coup d’œil sur le salon vide; et, sentant que son attente n’était pas trompée, que rien ne l’empêcherait de parler, sa figure s’assombrit.



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